Institut Vavilov, le grenier de l’humanité

Photographie : Jérômine DERIGNY     Textes : Aude RAUX    

Situé à Saint-Pétersbourg, l’Institut Vavilov abrite aujourd’hui un bien commun de l’humanité : la collection de 327 000 échantillons de graines, boutures, pollens, bourgeons et greffons de plantes cultivées et sauvages comestibles. Cette banque de semences étatique est la plus ancienne au monde et l’une des rares à avoir été créée - en 1894 - bien avant l’utilisation des engrais et pesticides de synthèse. C’est également la quatrième plus grande des 1 700 banques de gènes nationales de la planète.
Sur la place Saint-Isaac, située à quinze minutes à pied du fastueux musée de l’Ermitage, les deux bâtiments de l’Institut Vavilov se font face. À l’intérieur, le temps fige de son ombre la mémoire du scientifique.
Sur les murs du musée peints en vert, des panneaux retracent ses 115 expéditions qui l’ont mené, parfois au péril de sa vie, pendant vingt ans, dans 64 États : Europe, Asie, Amérique. Nikolaï Vavilov sillonna ainsi le monde pour enrichir la collection de l’Institut en semences vivantes de légumes, fruits, céréales et en tubercules, principalement des pommes de terre. Convaincu que “ la biodiversité agricole est la pierre angulaire d’une meilleure sécurité alimentaire pour l’humanité ”, ce visionnaire voulait protéger ces graines de l’oubli et de la destruction.
Aujourd’hui, 700 fonctionnaires maintiennent l'héritage de Nikolaï Vavilov
Au département de l’avoine, de l’orge et du seigle, telle une installation de l’artiste Christian Boltsanski, une multitude de rangées de petites boîtes métalliques, parfaitement alignées, reposent sur des étagères en bois.
« L’homme avait compris, le premier, les dangers liés à l’érosion génétique. Il avait pris conscience que tous les éléments de la nature sont interconnectés. Sa pensée doit nous inspirer face aux nouveaux défis que le monde doit affronter, au premier rang desquels, le dérèglement du climat. C’est la faim qui pousse à l’exil les réfugiés climatiques. Et ces graines sauvées de l’oubli par Nikolaï Vavilov pourraient posséder des caractéristiques d’adaptation à ces nouvelles menaces »
Afin de protéger cet exceptionnel garde-manger, les semences, après vérification de leur capacité germinative, sont stockées à température ambiante.
Les semences de l’Institut Vavilov étant vivantes, il faut les régénérer : tous les deux à dix ans en fonction des cultures.
Selon les données de l'institut, 40 % de la collection Vavilov datent d’avant la Seconde guerre mondiale et 80 % sont introuvables ailleurs, ce qui en fait « la banque génétique nationale la plus complète de la planète ».
La bibliothèque, ouverte aux étudiants et aux scientifiques, abrite 2 millions d’ouvrages techniques et 400 000 planches de fabuleux herbiers.
Une des techniques de conservation, la plus récente, la cryogénisation, nous fait descendre dans des températures plus que polaires : à – 185 °. Au sous-sol de l’établissement de Saint-Pétersbourg, plusieurs containeurs pressurisés d’azote liquide sont entreposés. Ce système préserve, jusqu’à 100 ans, les greffes, les bourgeons de pommiers, poiriers ou raisins et les pollens.
Au-delà du rôle de conservation de ce patrimoine mondial, l’Institut est un centre de recherche. Les chercheurs analysent et améliorent ainsi la productivité des plantes cultivées, leur résistance aux maladies ou leurs qualités gustatives et nutritionnelles.
En 1940, Staline fit jeter Nikolaï Vavilov en prison à Saratov. Il fallut attendre sa réhabilitation posthume pour que l’Institut prenne, en 1967, son nom. Dans le prestigieux metro de Moscou, des mosaïques le représentent.
Nikolaï Vavilov est évoqué dans les programmes scolaires russes.
Un Collectif Vavilov a pris racine à Lyon lié par un partenariat de cinq ans à l’Institut afin de sécuriser la collection Vavilov.
Chargé d’études au CNRS, spécialiste des ressources des terroirs, entre 2003 et 2008, Stéphane Crozat fit le constat de la disparition massive des semences de fruits, légumes, céréales et herbes aromatiques cultivés dans la région lyonnaise durant la seconde moitié du XIXe siècle.
Dans la collection de l’Institut Vavilov, figurent 270 variétés locales aux noms empreints de poésie et de terroir : Chou quintal d'Auvergne, Haricot beurre nain du Mont d'or, Orge gloire du Velay… Le chasseur de trésor en rapporta 75.
Le deuxième jardin Vavilov connecté vient d’éclore, en 2018, dans un espace vert ouvert au public de la commune d’Epinay-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis.
L’objectif majeur est pédagogique. Les consommateurs achètent des fruits et légumes sans se poser la question de la variété, mais si on les embarque dans l’aventure Vavilov, cela réveille en eux quelque chose qu’ils savent être essentiel
La collection d’outre-temps de Nikolaï Vavilov sème ainsi l’espoir pour l’avenir de l’humanité.