Le bac sans le bic

Textes : Cécile BONTRON    

Entre 8 et 10% des enfants en âge d'être scolarisés souffrent de dyslexie ou de dyspraxie. Ces élèves-là apprennent différemment, mais pas plus mal. Il leur faut de quelques outils en plus. Et si ce petit plus, ce n'était qu'un élément de notre vie quotidienne qui envahit nos salons et nos bureaux ? L'informatique... à l'image de Poonam qui a passé ( lire plus ...)

Sur la table du salon, autour de son ordinateur portable, Poonam a dispersé ses indispensables smartphone et tablette. Pas de cahier ou de bic. En première, la jeune fille de 18 ans, révise son bac français comme beaucoup de ses camarades, en numérique. Sa seule différence : pour elle c’est obligatoire. Poonam n’a jamais touché de stylo à l’école : elle est dyspraxique. L’écriture, n’est chez elle, pas automatisée. « Les enfants dyspraxiques ont des difficultés pour des raisons neurologiques, à coordonner les yeux et la main, explique le Docteur Michèle Mazeau, spécialiste en neurologie infantile. Pour écrire, ils doivent focaliser toute leur attention sur la calligraphie, donc plus ils écrivent à la main et moins ils apprennent. » Pour la spécialiste des troubles de l’apprentissage, la solution est sans équivoque : ces 8 à 10 % d’enfants dyspraxiques ou dyslexiques doivent vivre dans un monde numérique.

Mais lorsque Poonam est diagnostiquée, elle a 3 ans, nous sommes encore au milieu des années 1990. La petite brunette débarque donc à la maternelle… avec une énorme machine à écrire presque plus lourde qu’elle. Dans sa classe adaptée, elle apprend par cœur chaque touche qu’elle recouvre aussitôt d’une gommette de couleur. Ses petites mains se baladent ainsi très vite sur un clavier mi-vert mi-rouge. Maîtrisant les lettres et tous les fondamentaux non graphiques, Poonam saute même une classe et atterrit au CP à 5 ans, avec un ordinateur mais toujours dans un cursus adapté. Et en 6e, c’est le grand saut : nouvel établissement, classe ordinaire et nouvel ordinateur… qui n’arrive qu’en janvier, faute de budget de l’académie. La jeune fille au regard noir reste plantée sur sa chaise pendant quatre mois, avec une auxiliaire de vie de scolaire pour prendre ses cours. Elle se rappelle : « je me sentais très mal à l’aise. Mes camarades avaient l’impression que je glandais en cours ». Son début dans le cursus ordinaire est finalement à l’image de son parcours scolaire : semé d’incompréhensions. Poonam ne compte plus les élèves jaloux de sa machine, ceux qui la harcèlent sur son handicap, ou encore les professeurs dépassés par la technologie. A l’image d’une enseignante d’anglais qui refusait l’ordinateur estimant sans autre explication que Poonam n’écrivait pas de la même manière. Ou encore de sa collègue de français, en 3e qui avait décidé d’étudier l’oeuvre de Kressmann Taylor, « Inconnu à cette adresse ». Mais uniquement sur papier. « Elle m’a demandé : où est ton livre ? » se rappelle Poonam, encore hilare à l’évocation de cette drôle de blague. « J’ai répondu : dans mon ordinateur… elle a voulu me coller ». Alors l’adolescente abdique et apporte en classe son exemplaire en 96 pages imprimées et reliées. Elle le pose sur son bureau… et ne l’ouvrira jamais.

« Personne n’est choqué lorsqu’un adulte sort un ordinateur pour prendre des notes dans une conférence, ou une réunion, observe le Dr Michèle Mazeau. Mais pour les enfants, c’est différent. Les gens confondent écrire à la main et activité intellectuelle. Et c’est l’enfer pour les enfants au moins jusqu’en troisième. » Pour Poonam, qui a eu la chance d’être accompagnée très tôt, l’enfer côtoie le paradis en fonction des classes et des professeurs. Sa rencontre avec une enseignante geek va même lui ouvrir les portes de la géométrie, inaccessible pour elle avant la troisième, et des devoirs sous clé USB. Dernière étape de son autonomie : la tablette tactile. Plus besoin d’auxiliaire pour lui porter son ordinateur. Aujourd’hui la jeune fille vit dans un monde quasiment tout numérique. Un post-it à son père pour qu’il pense au pain ? Elle envoie un imessage, lisible sur smartphone et tablette. Un achat informatique important ? Elle demande une facture numérique à la caisse. Hors du lycée Comme tout étudiant, elle a un petit boulot qui met d’ailleurs à profit ses qualités de dactylo : la retranscription d’interview de sociologues. Mais son contrat lui a été envoyé par mail. Elle l’a remplit sur l’ordinateur, imprimé, signé, scanné et renvoyé. Comme beaucoup d’ados elle compose aussi de la musique. Mais là aussi, avec son synthétiseur relié à l’ordinateur, c’est un logiciel qui « écrit » les notes à sa place.

Son père se rappelle cette fin des années 1990 où sa fille était encore un OVNI. « J’étais très angoissé, j’avais peur qu’il existe toujours ce décalage entre sa pratique et les codes de la société, » raconte Jean-Marc Roosz, professeur de piano. Aujourd’hui, vivre sans l’écriture manuscrite ne constitue plus un handicap. En seconde, Poonam, avait même déjà un camarade « ordinaire » prenant aussi ses cours sur ordinateur. Son père lâche, tout fier : « c’est un poisson pilote ».