Caucase, le dernier kolkhoze

Textes : Cécile BONTRON    

L'éclatement du modèle communiste a créé une véritable révolution dans toute l'ex-URSS. Partout, sauf dans un petit village d'Azerbaïdjan qui résiste encore et toujours... (Enquête publiée dans Témoignage Chrétien du 19/05/2011)

Caucase, le dernier kolkhoze

Perché sur les collines du Moyen Caucase, le petit village d’Ivanovka cultive sa tranquillité. Entouré de ses 5000 hectares de champs, l’écrin de la communauté Molokane russophone a connu tous les bouleversements communs à cette partie du monde post-soviétique : l’effondrement de l’URSS, il y a tout juste 20 ans, la guerre avec le voisin arménien et l’invasion de 20% du territoire azéri, le démantèlement du système communiste et l’entrée brutale dans l’économie de marché. Mais à Ivanovka les chocs ont été absorbés sans aucun soubresaut. La vie n’a pas changé. Ou si peu.
Au milieu des 3000 hectares de blé en pleine pousse, Matvey Pavlovitch, admire le travail de ses équipes. En 49 printemps, l’agronome n’a passé que quelques années hors de son village. Le temps de faire ses études à Ganja, la deuxième ville d’Azerbaïdjan, et en 1985, diplôme en poche, il est vite rentré à la maison. Un travail l’y attendait. Dans le secteur qu’il choisirait. Car dans le kolkhoze, tout le monde avait une place. Sur les 1000 actifs du village, l’institution collectiviste en employait entre 800 et 900, selon les besoins. Le reste travaillait dans l’école, le collège et le lycée, la mairie ou l’hôpital.
A la lisère d’Ivanovka, Matvey Pavlovitch ne peut s’empêcher de comparer les terrains limitrophes, appartenant à des paysans de villages voisins. « On voit bien la différence, assure-t-il devant des champs un peu moins rectilignes que les siens. Notre terre est toujours bien mieux soignée. » Il faut dire que de l’autre côté, la réforme agraire a laissé les paysans démunis. Propriétaires, oui, mais seuls face à leur petit lopin de quelques hectares, sans trop de moyens ni de savoir global. Tous les kolkhozes azerbaïdjanais ont été démantelés. Sauf un : celui d’Ivanovka, appelé Nikolay Nikitin. Les Molokanes ont refusé, à la quasi unanimité. Un soir de 1996, ils se sont rassemblés dans la grande salle de théâtre du village, ont voté comme un seul homme, et ont décidé d’envoyer une lettre au Président pour lui demander d’épargner leur cher kolkhoze. « Heydar Aliyev a accepté », raconte, laconique, Ivan Prokofiev, le directeur adjoint de Nikolay Nikitin. Sans autre explication. Pourquoi ne maintenir que ce kolkhoze ? Personne n’a la réponse dans le village anachronique. Les Molokanes étant d’origine russe et toujours russophones, certains observateurs soupçonnent Heydar Aliyev d’avoir fait un geste envers Moscou. Et de fait, la communauté n’a pas éclaté. « Les autres se sont partagés le territoire, chacun voulant être roi, relate Matvey Pavlovitch. Mais la terre ne donne de résultat qu’avec beaucoup de travail et des cultures complémentaires. Détruire est très facile, mais pas créer. Nous avons construit une ferme pour les vaches. Si je prends mes 100 pierres du mur, et mon voisin aussi… que reste-t-il ? Les vaches vont mourir et je ne ferai rien de mes pierres ! » Et dans un sourire entendu, il ajoute : « moi, je suis propriétaire de 5000 hectares… mais pas tout seul !. »
Le kolkhoze a donc perduré, envers et contre cet élan de l’Histoire qui transformait tout le pays. Pendant cette révolution des systèmes et des mentalités, Nikolay Nikitin maintenait un collectivisme hérité de 1936 où les grandes décisions sont prises à 800, où le chômage n’existe pas et où la pression collective sert de politique de management.
Matvey Pavlovitch a été élu au poste d’agronome responsable de la production végétale depuis quatre ans. Auparavant, il était chef de brigade dédié aux 296 hectares de vignes. L’agronome gère donc des hommes, mais à la manière du kolkhoze. Tous les matins, à 7 heures, la cinquantaine de chefs d’équipe représentant les 800 employés de Nikolay Nikitin se retrouve dans les grands bureaux de l’institution, situés dans le même bâtiment que les services de la mairie d’Ivanovka. « Nous faisons un état des lieux des besoins du jour, des ressources disponibles, des travaux à planifier etc. et nous nous répartissons le travail », explique l’agronome. Leur mission : gérer les 2100 bovins, les 745 porcs, les 7000 ovins, les 5600 poulets, les 5000 hectares de céréales et de vignes, le garage des 60 véhicules de transport, celui des dizaines de tracteurs et autres moissonneuses batteuses, la petite usine à pain, la laiterie, la crèche, et toute l’administration. Douze heures plus tard, les chefs se retrouvent à nouveau pour faire le bilan de la journée et planifier le lendemain. Les managers ne comptent pas leurs heures dans le kolkhoze. Ils doivent s’assurer que leurs équipes tournent, matin et soir.
Les ouvriers eux, fonctionnent par plage horaire. En plein cœur du petit village, derrière l’immense porte à la soviétique indiquant l’entrée des étables bovines, Dubrovina Luybov Vasilyevna prend son poste chaque matin à 5 heures. A 43 ans, la russophone, robe à pois, long gilet marron et foulard noué sur la tête, n’a jamais connu que ce royaume des vaches. Même l’été lorsqu’un millier de kolkhoziens (adolescents et retraités inclus) sont mobilisés dans les vignes pour ramasser rapidement toute la production de raisins, elle continue de s’occuper de sa vingtaine de vaches sur les 200 de l’étable où elle travaille. Les bêtes nécessitent un labeur constant. Il faut nettoyer, apporter de l’eau, traire.
Dubrovina a été engagée dans la ferme à bovins à 17 ans, mais la jeune Molokane aidait déjà ses parents depuis très longtemps. « Les enfants viennent souvent donner un coup de main dans le kolkhoze. Ce n’est pas un vrai travail, et l’école prime, précise-t-elle, mais sur leur temps libre, ils aident à porter les seaux d’eau, à balayer la salle de repos etc. » A la maison, les bambins prêtent également main forte au jardin, au poulailler et dans les petites étables. C’est l’esprit Molokane : tout le monde aide. Partout et constamment. « Lorsqu’une équipe a terminé dans son champ, raconte Matvey Pavlovitch, elle regarde dans le champ d’à côté et si les kolkhoziens voient les collègues en retard, ils franchissent le chemin et viennent les aider. Sans que rien ne soit demandé. » Dubrovina franchit la porte de la ferme des bovins peu après 11 heures, pour s’occuper de sa maisons et de ses quelques bêtes. Puis elle revient deux heures le soir pour la dernière traite.
La paie reste modeste : une soixantaine de manats (soit une soixantaine d’euros) pour les chefs de brigade, soixante dix pour les responsables d’unité. A titre de comparaison, le salaire moyen dans les campagnes tourne autour de 80 manats, et celui d’un exploitation agricole descend plutôt autour des 50 manats. Mais les employés de Nikolay Nikitin bénéficient de nombreux avantages en nature. Ils touchent plusieurs kilogrammes de viande trois fois par an, plusieurs centaines de kilogrammes de céréales par an. Les produits du kolkhoze, viande, lait, œufs, pain, fromage, leur sont également proposés avec 50% de réduction par rapport aux villages voisins… de quoi rehausser le salaire de moitié. Sans oublier le fameux 13e mois. « A la fin de l’année, nous réalisons notre bilan, entre le chiffre d’affaire, les coûts, et les investissements et si nous avons des bénéfices, nous le redistribuons à tous les employés » explique Ivan Prokofiev. Matvey Pavlovitch abonde : « nous recevons souvent un véritable 13e mois, mais cette année j’ai juste touché 20% de mon salaire en plus. » De quoi s’estimer bien mieux lotis que les paysans voisins et renforcer la certitude d’avoir fait le bon choix en 1996 pour ces russophones chrétiens, en terre turcophone et musulmane. Parmi les enfants d’Ivanovka partis étudier hors de la communauté, la majorité rentre d’ailleurs au village, à l’image de Matvey. Dans un cocon qui semble immuable.

Cécile Bontron