Chroniques de campagne

Textes : Cécile BONTRON    

La 113, comme beaucoup de routes nationales en campagne, devient un lieu priviligié de prostution. Entre les mères qui arrondissent leurs fins de mois dans les voitures, les Bulgares déposées tous les jours par un van, le trans de la grande ville toute proche qui fuit le centre-ville trop violent ... les habitants ne reconnaissent plus leur village. Enquête pour Le Monde2 (février 2007)

Chronique de campagne : la prostitution à l’orée des villages

Niché au creux d’une vallée parsemée de vignes, Valergues cultive jalousement sa petite place au soleil, loin des regards envieux. Traversé par la nationale 113 entre Montpellier et Nîmes, le village est pourtant invisible au conducteur pressé. Les panneaux n’indiquent sa présence qu’à un kilomètre et demi tout au plus. Et pour y accéder, il faut descendre le talus sur lequel file la route, puis la longer sur quelques mètres avant de trouver la traditionnelle allée de platanes conduisant au cœur du village.
Mais un repaire particulièrement voyant situe régulièrement Valergues et ses 1700 habitants sur la 113. Mini-jupes et décolletés d’un côté, jambe sortant d’une portière entrouverte de l’autre, une demi-douzaine de prostituées ont investi les deux entrées de la commune. Depuis plus de trois ans, du lundi au samedi et parfois même le dimanche, à des horaires de bureau, trois à quatre filles plantées dans leurs talons se font face en venant de Montpellier. Deux autres, assises dans leurs voitures, encadrent la route en venant de Nîmes. Et, la dernière, au milieu, stationne discrètement sa camionnette un peu plus haut dans la garrigue. Sur moins d’un kilomètre de nationale et tout près des premières maisons.
La prostitution a toujours existé dans les campagnes françaises. Mais depuis trois à cinq ans, les routes du pourtour méditerranéen ont vu affluer de nouvelles vagues de filles : quelques Françaises éloignées des villes par la loi « Sarkozy », des Africaines et une majorité de filles de l’Est. Leur différence avec les « traditionnelles » : elles ne possèdent pas de véhicule. Ce qui les rend bien visibles pour leurs clients, mais également tous les usagers de la route. Et parfois, les riverains.
Sur le long terrain de boules de Valergues, où se jouent d’acharnées parties, le « Président » et ses collègues sont devenus fatalistes. « A nos âges, tomber sur les activités de ses dames ne nous fait plus rien. On en rigole. Mais c’est triste pour les enfants », résume Claude, Président du club de boules et du troisième âge. Marcel, aîné de l’assistance, alignant plus de 80 années valerguoises se souvient «  Une dame travaillait déjà dans le temps, à l’ancien relais routier. Mais il n’y a en a jamais eu autant ». Ses coéquipiers rient : « aujourd’hui, c’est fini, nous, on ne les connaît plus ! ». D’ailleurs entre les conseils sur l’intérêt d’un tir ou les trajectoires à suivre pour embrasser le cochonnet, les sages s’interrogent sur la belle africaine postée côté Montpellier. Serait-ce un homme comme les rumeurs le prétendent ?
Au bar/restaurant « Le petit Valerguois », les habitués tranchent. C’est bien un homme. « Mais il est vraiment beau » avance un client. « Bibi », la toute première, est bien connue au comptoir. Arrivée il y a  plus de 10 ans, elle attendait ses clients à l’orée d’un chemin, et pratiquait ses offices dans la pinède. Après quelques années, elle a choisi de prendre un véhicule et de monter dans la garrigue, probablement poussée par les nouvelles. « Bibi » pourtant de moins en moins présente, fait partie de la vie du village. Et les autres aussi. Pas question ici de s’en plaindre. Sauf évidemment lorsqu’un client, chauffeur routier, bloque l’une des entrées de la commune, la première en venant de Montpellier. Mais la plupart de ces Valerguois de souche n’habitent pas de ce côté-là du village. Du côté des mini-jupes sans voiture pour les abriter.
Là-bas, sur le flanc ouest, de jolies villas de taille moyenne, avec l’indispensable piscine ou le carré de verdure, bordent le minuscule centre du village. Ce lotissement à taille humaine a été construit au milieu des années 1990 par des familles issues parfois des communes alentours mais majoritairement du « nord » (entendez au-dessus du Vidourle, le fleuve qui marque la limite entre l’Hérault… et le Gard). La première maison avant la 113, sur le chemin des Lognes, est occupée par d’anciens franciliens. Une vigne, une butte et des roseaux séparent la bâtisse du sexe tarifé. Mais à chaque fois qu’il rentre chez lui, Sylvain, le père de la famille, passe devant les filles de l’Est et le travesti Africain. Avec les aléas de l’activité. « Le spectacle ? Un homme qui se fait faire une fellation en ombre chinoise, sous le pont (un petit passage sous la nationale). Ou de l’autre côté de la route, la dame en train de faire sa toilette intime… » Pour le quadragénaire, c’est surtout la sécurité routière qui pose problème, les filles étant postées sur un passage de grande vitesse. « Les hommes freinent au dernier moment, c’est dangereux. » Pour l’heure, aucun accident n’est toutefois imputable à une inattention trop masculine.
L’exaspération a gagné tout le lotissement, mais c’est de l’autre côté du village, en face du terrain de boule que l’on trouve les plus revendicatives. Devant l’école, les mères se révoltent. « Ma fille de 16 ans a tout vu ! » s’indigne l’une. « Mon fils de 12 ans a dû expliquer à son frère de 8 ans ce que faisaient les dames au bord de la route… » soupire une autre. « Il a dit qu’elles vendaient de l’amour à ceux qui n’en ont pas. C’est joli, mais j’ai dû ajouter que ce n’était pas un métier autorisé. » Le sujet est délicat. « C’est tabou pour beaucoup de parents, assure Véronique*, mère de deux enfants. Ils disent à leurs petits que les dames attendent le bus… » La jeune femme et ses amies tentent de communiquer avec leurs aînés, parfois adolescent. « C’est difficile à cet âge-là, les garçons en rigolent et les filles se renferment. Quelle image de l’amour ils vont se faire ? »
Elles ont plusieurs fois alerté le maire. Et le premier magistrat du village, ancien inspecteur des affaires sanitaires et sociales, a tout tenté. Multiples appels aux gendarmes, lettres au préfet… rien n’y a fait. A la mi-octobre, Jean-Louis Bouscarain a même fait déposer de grosses pierres devant le petit pont pour empêcher les clients de se garer sous le minuscule passage. Sans résultat.
Personne dans le village, n’est jamais allé négocier directement avec les prostituées. « C’est le milieu de la prostitution… c’est pas facile pour nous. » avance Véronique. Dans les esprits se profile l’ombre de la mafia, ou d’un univers sombre et violent. Prostituées et villageois forment deux mondes se voulant hermétiques et pourtant engagés dans une étroite cohabitation. Les rencontres, inévitable, en sont donc totalement inopinées. Le maire et son premier adjoint se souviennent encore de celle avec « Bibi ». « Un jour, nous sommes allés dans la garrigue pour voir des micocouliers donnés à la commune, raconte Lucien Rioust, fidèle bras droit des différents maires de Valergues depuis 20 ans. En arrivant, un homme s’est dressé devant la voiture. Il nous a dit que le passage était privé ou interdit… il nous menaçait en brandissant une raquette de tennis ! » L’ancien directeur d’école en rigole encore. D’autant que plus tard, il a appris que cet homme était en fait une femme déguisée pour protéger « Bibi ». « Nous avons voulu passer alors il a tapé dans la voiture. Le bruit a fait sortir la dame de sa camionnette… elle se rhabillait ! »  
Le pont a aussi donné lieu à des faces à faces involontaires. Car ce petit passage offre un accès sécurisé à la garrigue, la pinède et même aux taureaux de la manade voisine. Une superbe balade à pied ou en VTT. Mais le pont fait aussi office d’hôtel de passe. Alors les habitants ont développé des stratégies d’évitement : certains ont complètement renoncé à l’autre côté de la nationale, d’autres effectuent des repérages en voiture ou à vélo avant de laisser passer leur petite tribu, d’autres encore prennent leur véhicule pour démarrer leur balade un peu plus haut.
Assis sur le petit muret du pont, ses fines jambes élégamment croisées, Iman, balaie tout ces « prétextes » d’un hochement de tête. « Les villageois n’utilisent presque pas le pont… en fait c’est ma personne qui gêne. » Et de citer les brusques coups de frein devant lui, ou les insultes sur sa couleur de peau ou ses activités. Travesti et noir… Iman perturbe. D’autant que le jeune homme en faisait un peu trop au début. Alors étudiant à Montpellier, il avait fait ses premières armes dans le monde de la nuit. « J’avais trouvé un boulot dans un restaurant au Grau du Roi, raconte-t-il.  Mais je me suis fait tabasser, j’ai même traversé une porte vitrée. Je ne pouvais plus écrire… Je n’avais aucune bourse. Rien. J’ai fini dans la rue. Mais c’était trop violent, alors un ami qui travaille sur une aire proche m’a conseillé de venir ici. » Iman a donc débarqué à Valergues lorsque ses cours le permettait avec les vêtements voyants, et l’attitude provocante de la nuit. Quatre ans plus tard, le tout récent diplômé vient tous les jours, dimanches exceptés, prendre son poste sur le muret. Et si le corsage rouge et la mini-jupe attirent toujours le regard, le jeune Sénégalais attend sagement ses clients plongé dans une grille de mots-fléchés.
Mais ça n’a pas suffit. Iman affirme même être entré dans une « guerre permanente » avec les villageois. Une guerre qu’il a les moyen de soutenir. « Un homme me menaçait alors qu’il trompait sa femme avec ma copine. Un jour, j’ai pris une photo et je lui ai dit que je savais qui était sa femme et où il habitait… il a négocié pendant une heure ! » s’esclaffe-t-il. Iman s’enflamme : « La moitié des hommes du village vient nous voir ! » Puis plus posément, le jeune Sénégalais assure qu’entre ses nombreux clients, commerciaux, artisans, commerçants, routiers, de tous âges et de toutes provenances, il a  « quatre ou cinq clients attitrés de Valergues. Je connais tout de cette commune, de qui couche avec qui… ils me racontent tout ! » Ce qu’ignore l’immense majorité du village, pensant que d’éventuels clients locaux iraient chercher de la discrétion plus loin sur la 113.
Pourtant les autres prostituées acquiescent. Toutes comptent des clients Valerguois. Outre les classiques ragots, elles connaissent bien les derniers déboires du maire dans sa bataille contre la prostitution visible. « Des clients m’en ont parlé, affirme Emilie qui stationne côté Nîmes. Les filles en montrent trop. Moi je suis dans la voiture, sans tenue provocante, dit-elle en montrant son col roulé et sa mini-jupe cachée par le volant. Même un bus qui passe ne voit rien. Je n’ai aucun problème. » La jeune femme, mère de famille dans un département limitrophe, a trouvé son emplacement sur Valergues depuis un an et demi, après avoir tenté des routes moins rentables. Mais elle y vient « à sa guise ». « Je travaille du lundi au vendredi, sauf le mercredi, et j’arrête ma journée lorsque j’estime avoir suffisamment gagné. Je peux ne pas venir une semaine par mois ! » sourit-elle.
Venue d’ex-Yougoslavie Sophia entend, elle, accumuler autant d’argent que possible. « Je dois payer l’hôtel alors il faut rapporter de l’argent tous les jours, dit-elle pour expliquer sa présence en face du chemin des Lognes les dimanches et les jours de mauvais temps. Je suis ici pour travailler. » Mais après huit ans et deux agressions, la petite rouquine de 41 ans s’apprête à retourner chez elle. Elle a déjà acheté sa propre maison et veut ouvrir un petit commerce pour vivre. Elle se donne deux années supplémentaires avant de raccrocher. Tout comme son voisin, Iman. Lui a un projet au Sénégal où il pense rentrer dans deux ou trois ans. La fin d’une trop étroite cohabitation entre la ruralité et une prostitution à visage urbain ?
Pas si sûr. Avec l’arrivée constante de nouveaux réseaux roumains, bulgares ou albanais et les nettoyages dans les centre-villes de la région, les places côté Montpellier, ne devraient pas rester vacantes longtemps. Près de 20 000 véhicules s’y croisent chaque jour. Et Iman assure que des filles ont même occupé son emplacement pendant ses vacances.
Le maire de Valergues n’a donc pas fini son combat. Las de brasser beaucoup d’air devant l’indifférence générale hors de sa commune, il soupire : « La prostitution c’est admis, il y a une espèce de banalisation… mais c’est une activité qui relève de l’esclavagisme ! »

Cécile Bontron

* Certains prénoms ont été changés