Chypre, île maudite

Textes : Cécile BONTRON    

Enquête sur le trafic sexuel à Chypre, légalisé par des visas "artistes de cabaret". Publiée dans le Nouvel Obs (01-03-2007) et Prix Louise Weiss du Journalisme Européen

Chypre, île maudite

Officiellement, Chypre combat la prostitution. Mais tous les six mois des centaines de jeunes femmes sont emmenées d’Europe de l’Est dans des bordels chypriotes avec des visas ad hoc : « artistes de cabaret ». La plupart des filles croient qu'elles vont vraiment danser... Enquête sur un trafic très bien organisé. Et légal.

La fuite fut fébrile. Pas le temps de récupérer vêtements, papiers ou souvenirs : en un mois de cauchemar, elles n’ont eu qu’une chance. Une seule. Course effrénée pour se réfugier dans une pharmacie… Fermée. La peur panique. Au bord de l’hystérie, Irina et Yelena s’engouffrent dans un supermarché. Et après de longues minutes d’angoisse, la délivrance arrive enfin sous les traits d’un prêtre orthodoxe et sa petite voiture. Irina en tremble encore : « J’étais tellement nerveuse que je n’arrivais pas à baisser le siège pour entrer… ».
Les deux Moldaves ont ainsi échappé à un véritable enfer. Arrivées depuis un mois à Limassol, la deuxième ville de Chypre, elles étaient enfermées dans leur « pension », une chambre de six lits au-dessus d’un cabaret. La porte ne s’ouvrait qu’à 18h. Vingt minutes du seul repas de la journée, puis elles descendaient travailler, c’est-à-dire pousser la clientèle exclusivement masculine à consommer. Par tous les moyens. Danse seins nus, caresses, et possibilité d’ « acheter la fille » en fin de soirée. La blonde Irina aux grands yeux en amande et aux pommettes saillantes, s’est soumise. Elle qui pensait venir danser a été cassée par des méthodes bien rodées : brutalités, menaces, rétention du passeport, et dettes à rembourser.
Irina est ainsi devenue « artiste de cabaret » à Chypre. Une profession exercée uniquement par des femmes, étrangères, et principalement, issues de Russie, Ukraine, ou Moldavie. Toutes débarquent sur l’île d’Aphrodite grâce au visa « artiste de cabaret », un visa valable 3 mois, renouvelable une fois, et qui requiert… des tests de dépistage des maladies sexuellement transmissibles. 4000 de ces visas sont distribués chaque année. Officiellement, ces « artistes » sont des danseuses, ou des serveuses.
Yiannis* est un client régulier. Ce soir-là il descend dans l’un des nombreux cabarets de Nicosie. Entrée par un escalier de velours rouge, lumières tamisées. Sur la scène, une femme exécute mécaniquement une danse lascive sur une barre verticale. Au bout du bar, les autres filles, toutes légèrement vêtues, s’affalent sur le comptoir. Yiannis s’installe en étage sur un tabouret accolé à un comptoir. Il commande un verre. Au bout de quelques minutes, une grande brune en déshabillé vaporeux l’accoste : « vous voulez de la compagnie ? ».
Le rituel est bien réglé. Si le client accepte, il doit lui offrir un  « cocktail ». « En réalité, c’est de l’eau ou du jus d’orange », précise Yiannis. Le « cocktail » coûte quand même près de 20 €. Pour emmener la fille, il faut en acheter quatre ou cinq et normalement attendre la fermeture, le propriétaire évite ainsi toute accusation de proxénétisme. Mais on peut toujours s’arranger.
Car l’industrie de la nuit est devenue puissante. Le nombre de cabaret a quasiment doublé à Chypre depuis 1990 atteignant 108 établissements en 2002 sans compter de nombreux night clubs et bars qui s’en inspirent largement. Et sur une île de 750 000 personnes, les réseaux se tissent dans tous les milieux.
Tous les cabarets ne proposent pas forcément de vendre des femmes. Mais rares sont ceux qui croient le contraire à Chypre. « Tout le monde sait que les artistes de cabaret sont des prostituées ! » assure un professeur d’université. Pour la majorité des hommes, ce commerce du sexe est acquis. Ce serait même  « la seule manière de discuter avec une fille dans un bar » selon notre professeur.
Dans une telle acceptation générale, l’alarme, tirée en 2003 par Eliana Nicolaou, la Médiatrice de l’Etat, n’a eu aucun écho. Son étude a surtout permis au  secrétariat d’Etat américain de placer Chypre parmi les pays à surveiller dans son Rapport 2004 sur la Traite des êtres humains. Entre la Chine et Djibouti. Cette pression internationale a fait réagir le gouvernement : création d’un Plan national d’action, rafles… mais sans grand résultat. Les patrons de cabarets se sont fait plus prudents. Et le Plan n’a pas été appliqué.
Honte de celles qui reviennent, espoir fou de celles qui partent, en dehors de l’île, l’hypocrisie fonctionne encore. Irina assure, ainsi, le regard sans faille, qu’elle a été trompée. En Moldavie, elle était infirmière. Pour une misère. « J’élève seule mon fils de 9 ans… le seul moyen de s’en sortir, c’est de partir. J’ai lu une annonce qui proposait du travail bien payé à Chypre. Je suis allée dans le bureau de recrutement où une femme m’a dit que le travail consistait à danser. C’est tout. » L’agent a demandé 300 dollars, puis lui a promis un visa et un billet d’avion. Elle rembourserait sur place.
Mais lorsque Irina a visité son futur lieu de travail pour la première fois, « ce fut un choc ». « Les filles dansaient seins nues, c’était horrible ! ». Evidemment, elle refuse. Mais, elle est déjà captive. Les patrons des cabarets organisant la casse de leurs filles, celui d’Irina la tabasse, l’intimide et l’affame même : elle ne mange qu’une seule fois dans la journée si elle ne part pas avec un client. La jeune femme cède. Six nuits sur sept, elle appartient à son acheteur, « c’était souvent des vieux » grimace-t-elle.
Taille mannequin, le visage fin, Olena est arrivée d’Ukraine il y a trois ans pour travailler dans un cabaret de Paphos, au sud ouest de l’île. La blonde trentenaire assure également avoir été trahie. Mais par une connaissance. « Elle m’a dit qu’elle revenait de Chypre où son mari avait un bar. Elle cherchait une serveuse » se souvient-elle. La rabatteuse, ex « artiste de cabaret », a, là encore, tout pris en charge. Olena s’est retrouvée bien seule. « Le propriétaire m’a emmenée dans un appartement où vivaient les autres filles. J’y suis restée deux semaines sans travailler. Elles ne m’ont rien dit. Peu à peu, j’ai réalisé. » Olena tente de refuser, mais les menaces contre sa famille et la rétention de son passeport, la font craquer. Elle doit rembourser sa dette.
Olena n’a effectué qu’un seul contrat : un client du cabaret l’a épousée avant son renouvellement. Un mariage ultra rapide qui soulève de lourds soupçons : beaucoup de filles trouvent ainsi leur porte de sortie en franchissant celle de la mairie. Femme puis mère de chypriote, l’Ukrainienne a obtenu la garantie de rester à Chypre et de pouvoir exercer un métier « normal ».
Car le visa « artiste de cabaret » est exclusif. Les femmes ne peuvent prétendre à une autre profession, ni pendant ni même après le séjour : il est difficile d’obtenir un autre visa après celui-ci. Il faut même attendre de nombreux mois avant de pouvoir revenir en tant que touriste. Alors qu’on peut multiplier les visas « artiste de cabaret » entre six mois de carence.
Très peu de femmes osent donc s’enfuir des cabarets. D’autant qu’une immigrée qui quitte son lieu de travail est en situation irrégulière. Si la police la retrouve, elle la renvoie chez elle, c’est-à-dire dans le pays de son agent, un mafieux, à qui elle n’a pas réglé ses dettes… La fuite épique d’Irina et de Yelena avait, elle, un garant : le père Savvas, fondateur du seul foyer pour victimes d’exploitation sexuelle de Chypre.
Mais beaucoup de femmes arrivent aussi sur l’île en connaissant leur but.Certaines reviennent même tous les six mois comme Tania, une jolie petite blonde bouclée, qui travaille dans des cabarets chypriotes depuis deux ans. Pétillante, sexy, elle joue son rôle à la perfection. Mais à l’évocation de sa fille restée dans une famille d’accueil, son sourire de scène, aussi largement affiché que la petite nuisette censée l’habiller, se décompose. « Je fais ça pour l’argent. En Moldavie, on peut gagner au maximum 100 $ par mois. C’est rien. Mon mari a fui en Russie. Ma mère est retraitée, il faut bien l’aider ! » Pour se donner du courage, Tania a glissé une photo de sa fille sur son miroir, elle « la regarde tous les matins ».
Si elle affirme assumer son travail, la belle moldave reste prisonnière d’un système esclavagiste. Comme Irina, Yelena ou Olena, elle a été placée en résidence avec les autres filles du cabaret. Elle ne peut se déplacer qu’accompagnée par un homme de main du patron. Elle doit rembourser de lourdes dettes. Et son impresario (le correspondant de l’agent à Chypre) lui a aussi retiré son passeport. La quadrature du cercle. « Ce n’est pas parce qu’elles savent que c’est différent », affirme Josie Christodoulou qui réalise la toute première étude sur le trafic d’être humain à Chypre.
D’ailleurs, « après plusieurs contrats, elles sont cassées, témoigne Olena. L’Ukrainienne a gardé contact avec des compatriotes ayant, comme elle, réussi à épouser (et souvent divorcer) un chypriote. Elles n’arrivent pas à oublier. Elles boivent. »
Irina et Yelena, elle, ont réussi à limiter leur calvaire. Il n’aura duré qu’un mois. Ayant témoigné contre leur patron, elles se battent aujourd’hui avec l’immigration pour pouvoir, enfin, avoir un travail « normal » à Chypre. Tania n’aura probablement jamais cette opportunité. Elle économise pour se construire une vie correcte en Moldavie avec sa fille. Une fille élevée par des étrangers que Tania doit payer. Pendant qu’elle se retrouve prisonnière la journée, et vendue la nuit.
 
Cécile Bontron
*Le prénom a été modifié