Bensmim, vol à la source

Photographie : Jérômine DERIGNY    

1.La région d’Ifrane, au Moyen-Atlas, un « château d’eau » en train de s’écrouler. La commune rurale de Ben S’mim compte environ 5 000 habitants dont 3000 dans le village même, situé à 200 km de Rabat et 70 km de Fès au Maroc, au cœur de la région montagneuse du Moyen-Atlas. Un véritable « château d’eau » dans un pays en état de pénurie chronique. Une richesse naturelle de plus en plus convoitée et menacée, qui se transforme en malédiction pour la population locale
Ifrane, à 10 km de Ben S’mim est appelée la « Suisse marocaine ». C’est le berceau du ski marocain dans les années 1930! De nos jours, la neige se fait plus rare -une manifestation du réchauffement climatique ?- et les skieurs se dirigent plutôt vers le Haut-Atlas. Son succès lui a cependant valu l’installation …d’une résidence royale. Le lac et le parc ne sont plus accessibles au commun des mortels, mais les groupes et les couples viennent toujours se faire photographier devant la fontaine.
La fontaine sur la place de Ben S’mim ne fonctionne plus. Les précipitations sont devenues de plus en plus aléatoires au cours des années. Les dernières neiges remontent à l’hiver 2005, et encore quelques centimètres seulement, à comparer aux plusieurs mètres de neige d’autrefois. Le débit de la source qui était compris entre 26l/sec et 182l/sec dans les années 1960, se situe maintenant entre 10 et 20 l/sec. Une situation préoccupante.
Sur les cinq lacs « touristiques » de la région d’Ifrane, deux sont asséchés. Quel tourisme dans ces conditions-là ? L’agriculture consomme 80% des ressources d’eau mobilisées au Maroc. Et 60% des eaux agricoles sont perdues par de mauvaises pratiques d’irrigation et le manque d’entretien des conduites d’eau.
A 17 km d’Ifrane, le Dayet Aoua est un lac asséché par les pompages d’eau pour les fermes collectives de l’ouest marocain qui produisent pour l’exportation. Des cultures qui n’enrichissent ni les agriculteurs, ni le pays (à peine 15% du PIB). Le Maroc exporte ainsi son eau sous forme de fruits et de légumes…
2. La source du bonheur. La source de Ben S’mim apparaît et serpente au flanc d’une colline boisée de chênes verts, quelques kilomètres au-dessus du village. Un lieu bucolique où l’on monte pique-niquer en famille. A moins que l’on ne s’arrête en passant au bord de la route...
La source et son périmètre protégé. L’eau, une des meilleures du pays, provient de la nappe du causse atlassique, une formation calcaire.
Pour son pique-nique, une femme puise l’eau directement à la source. Il arrive aussi fréquemment que des gens viennent remplir plusieurs jerricans d’une eau d’excellente qualité et …gratuite. Un accès libre aujourd’hui remis en cause. D’autres sources situées en bord de route ont été fermées par les pouvoirs publics et quelquefois réouvertes sous la pression de la population.
Des colonies de vacances accueillent quelques 7 000 enfants l’été dans la forêt à côté de la source. Un lieu de repos idéal pour les enfants, qui consomme néanmoins une partie de l’eau. Une autre partie alimente l’aéroport d’Ifrane. Enfin une troisième partie est destinée au sanatorium, fermé en 1975 ; à proximité se trouve un château d’eau de 200 m3 où l’eau est répartie entre ces différentes destinations.
Un coin prisé des petits et des grands, dans l’ombre des arbres et la fraîcheur du ruisseau. 60% de l’eau de la source revient à l’Etat (colonies de vacances, aéroport et sanatorium), le reste au village : une petite canalisation fournit la consommation domestique et une rigole est destinée à l’irrigation. Un équilibre précaire entre les divers usages de l’eau.
3. La source de la révolte L’usine d’eau en bouteilles en construction sur un site de 3 ha produirait, selon son promoteur, 100 millions de bouteilles par an : que resterait-il aux habitants de Ben S’mim ? Le contrat signé en 2001 pour 30 ans entre l’Etat et l’Euro-africaine des eaux, une société écran proche du pouvoir, prévoyait le début des travaux en 2004 et un prélèvement de 3 l/sec sur la source. Les travaux démarrés en septembre 2007 sont périodiquement interrompus sous la pression des villageois.
L’usine d’eau en bouteilles en construction sur un site de 3 ha produirait, selon son promoteur, 100 millions de bouteilles par an : que resterait-il aux habitants de Ben S’mim ? Le contrat signé en 2001 pour 30 ans entre l’Etat et l’Euro-africaine des eaux, une société écran proche du pouvoir, prévoyait le début des travaux en 2004 et un prélèvement de 3 l/sec sur la source. Les travaux démarrés en septembre 2007 sont périodiquement interrompus sous la pression des villageois.
En avril 2008, les travaux sont suspendus une nouvelle fois et une annonce officieuse d’arrêt définitif circule. Aussitôt les habitants installent une tente sur la route, à l’entrée du village. Sur l’une des banderoles, on peut lire : « les habitants remercient le roi d’avoir arrêté le projet ». Mais la tente est déménagée par les forces de l’ordre et …remise en place par les habitants. La longue lutte des villageois continue.
Ali Tahiri, 70 ans, représentant de l’Association de gestion des terres collectives de Ben S’mim, a refusé de signer le protocole d’accord pour l’usine d’embouteillage. En septembre 2007, il est arrêté lors d’une manifestation de protestation et passe trois nuits à la gendarmerie. Depuis, il est convoqué chaque mois devant le juge pour un procès sans cesse reporté.
Nora Dghoughi, 25 ans: « il n'y a pas d'eau dans les maisons et ils veulent faire une usine ! C'est pas logique. Ça m'énerve ! Sans eau, la vie humaine peut s'arrêter! » La révolte des habitants de Ben S’mim en septembre 2007 a été durement réprimée : arrestations, blocus du village pendant le mois du Ramadan, plusieurs fausses couches dues à l’impossibilité d’accéder à un hôpital, des blessés dont un vieillard sérieusement molesté.
4. La source de la vie quotidienne. Fatima Tahiri fait la vaisselle en plein air. En été, les prairies du Moyen Atlas sont desséchées, seules quelques taches de verdure se devinent au fond des vallées. D’ici à 2020, la disponibilité en eau par habitant sera réduite de moitié au Maroc, prévoit la Banque mondiale. Quelle vie sans eau ?
Fatima Tahiri fait la vaisselle devant chez elle. En 2002, en zone rurale au Maroc, une personne sur deux n’avait pas accès à l’eau potable. La disponibilité moyenne en eau par habitant est aujourd’hui d’environ 700 m3/an, en dessous du seuil définissant la pénurie (1000 m3/an). La « pénurie absolue » (moins de 500 m3/an) risque d’être atteinte dès 2010.
Dans plusieurs maisons du village, l'eau n'arrive plus. Ceux qui en ont encore, tirent un tuyau mis à la disposition de tous. Le débit est faible et les coupures sont fréquentes. Il faut s'armer de patience pour remplir les bidons. La corvée d’eau touche en premier lieu les femmes et les enfants.
Chacun vient remplir ses bidons à la fontaine. Se procurer de l’eau pour les besoins les plus immédiats est une tâche indispensable à laquelle est consacrée une partie de la journée. Le droit à l’eau, c’est aussi le droit à faire autre chose : lire, écrire, s’éduquer.
Pour l'usage domestique, la famille Tahiri a un puits. A l'aide d'une pompe branchée sur le groupe électrogène, un réservoir d'eau de 2000 litres est rempli, ce qui permet d’avoir un peu d’eau courante. Un peu à l’écart du village, la maison n’a jamais été reliée au réseau électrique, une mesure de rétorsion contre Ali qui refuse l’usine d’embouteillage. Et ses voisins subissent le même sort !
Le bidon d’eau est omniprésent quand on n’a pas d’eau au robinet. C’est là qu’on se rend compte que l’on a tout le temps besoin d’eau. Il faut de l’eau pour laver les légumes puis pour les faire cuire…
…il faut de l'eau pour se laver les mains…
…Ou pour prendre le thé. Le bidon, la bouilloire et la bassine, la théière et le verre, la bonbonne donnent leur forme à l’eau et à la vie quotidienne. Sans eau, quelle vie ?
5. La source de l’agriculture et de l’élevage La rigole, soigneusement entretenue, témoigne de toute une tradition d’utilisation économe de l’eau, une véritable culture de l’eau. La moitié de la surface agricole est irriguée une année, l’autre moitié, l’année suivante. Deux jours par semaine (les jeudi et vendredi), l’eau est destinée aux tribus voisines Aït Teleb Akka et Aït Moussa Addi
Les moutons constituent l’essentiel du cheptel de Ben S’mim (environ 5 500 têtes). Les villageois ont un besoin vital de leur source pour abreuver le bétail et irriguer les cultures. Sans cela, le droit à la vie de leur communauté n’est plus assuré. Le droit à l’eau dépasse le simple fait d’avoir un minimum d’eau potable pour l’usage domestique.
Par un soir d'orage, deux fillettes jouent le long d'une rigole d'irrigation. Leur avenir, comme celui de toute la population, est lié à cette eau qui coule de source. Les villageois de Ben S’mim ont un plan B si leur lutte échoue : l’exode rurale! Ils seraient alors des réfugiés tout à la fois politiques, économiques et climatiques, suivant les multiples causes de leur situation…
Les vergers sont mis en danger par le manque d'eau. Ici, le propriétaire a installé un arrosage goutte à goutte pour ses 4 000 arbres. L'eau provient d’un puits. Mais tous n'ont pas les moyens d'installer un tel système. Et d’autres vergers ont été abandonnés car l’irrigation une année sur deux ne donnait pas une production fruitière suffisante.
Ali Tahiri a construit un bassin pour retenir l'eau qu'il reçoit chaque vingt jours. Avec ses 8 000 litres, il peut arroser trois fois de 40 litres d’eau chacun de ses 74 arbres fruitiers. Trop peu pour de jeunes arbres en pleine croissance…
Les villageois sont de petits agriculteurs possédant chacun sa parcelle. La répartition est organisée selon des règles très précises et avec un responsable chargé de régler les litiges entre agriculteurs, fréquents pendant l’été. L’eau est ainsi partagée entre les agriculteurs du village : chacun la reçoit environ tous les vingt jours.