De bric et de broc

Collectif Argos

J’ai vécu avec les Compagnons, en banlieue de Chartres, de mars 2003 à juillet 2004. Prendre le temps, parce que la rencontre interdit l’urgence, et que la confiance se gagne à force de présence. Ne rien forcer, attendre d'être invité au dessin. Un accord souvent tacite, juste un regard ou un sourire. Le Phoque, La Fouine, le Grand blond, Le Boiteux... Evènement très symbolique, ( lire plus ...)

Faces renfrognées, mettant au défi quiconque de dresser un profil-type du Compagnon. De tous âges et de tous horizons, ces hommes partagent d’abord l’expérience de l’exclusion. Le plus souvent célibataires, victimes de l’isolement, de l’injustice sociale, d’une rupture économique ou affective, marginalisés ou en voie de l’être, en conflit avec un corps malade, un pays en guerre, ils sont en quête d’un abri pour poser leur sac, peut-être d’un cocon pour se reconstruire.

Quelques-uns me scrutent d’un regard suspicieux ou vaguement narquois, se demandant ce que je fais là - je ne le sais plus très bien moi-même. Mais la plupart semblent franchement s’en tamponner comme de leur première ramasse. J’apprendrai plus tard à lire dans cette apparente indifférence une forme de politesse, une manière de ne pas s’encombrer de questions embarrassantes. C’est que des nouveaux, il en arrive dans la communauté chaque semaine...

Les crayons deviennent des clés, permettant de pénétrer les interstices d'une société où la présence du dessinateur est tolérée (comme dans les tribunaux). Comme si mon médium, le dessin, subjectif et donc forcément imparfait, était susceptible de préserver une part du secret du témoignage, de l’énigme du visage.