La mer d'Aral

Photographie : Laurent WEYL    

Avec les chameaux pêcheurs de la mer d'Aral.

Kokaral la vie reprend ses droits A peine cinquante centimètres de glace, juste assez pour emmener le chameau qui tire le traîneau et les espoirs de le ramener plein de poissons. Quand la glace est trop fine, les hommes tirent eux-mêmes le traîneau, une carcasse de bois et de filets ou bien l’accrochent à une moto. Ils ne comptent plus les chutes dans l’eau. Ce jour la, il fait -18°C. Un hiver pas assez froid pour les pêcheurs. Jakslik Kinjinbaev le sait, cela paraît toujours étrange. Comment peut-on souhaiter un froid plus intense ? Une dentition en or massif fend la peau tannée en un sourire complice : 
« Quand il fait trop doux, le sel empêche la boue de durcir. La température idéale se situe entre 
-25°C et - 40°C. Même le rivage est compact et la glace fait plus d’un mètre de profondeur. 
Les chameaux passent sans problème et il y a plus de poisson. » Le poisson, un turbot, se rapproche des côtes en hiver, en quête d’une eau plus tiède. Le froid est l'allié. Alors, Jakslik hume le vent, regarde sa chienne se creuser un couffin de neige et conclut: « Demain, il fera bien froid ». Jakslik Kinjinbaev est fils et petit-fils de pêcheurs. Il est l’un des rares à ne pas avoir quitté le village de Tastobek après l’effondrement de l’URSS, quand les derniers à s’accrocher au rêve d’une mer d’Aral remise à flot ont peu à peu déserté ses rives. Jakslik n’a quitté son village que deux ans, le temps de faire l’armée soviétique. Il en a retenu un russe sommaire, trois accords de guitare et un chapelet de chansons tristes qu’il fredonne pour endormir son deuxième fils, âgé de huit mois. Sa voix écorche les mots, pas le sens. Pour lui la mer d’Aral est loin d’être morte. Elle est sa réalité quotidienne, son garde-manger et la source de l’essentiel de ses revenus, avec son troupeau de chameaux. Il pêche et vit de sa pêche. Jakslik est l’un des 600 pêcheurs regroupés en coopératives, qui ont accepté en 1996 d’être « formés à pêcher » par une Ong danoise, la Société pour une mer vivante. « Personne ne pêchait, ni ne mangeait ce poisson plat. Il faisait même un peu peur avec son dos noir, son ventre blanc et ses deux yeux du même côté », raconte-t-il, tout en nettoyant un filet des algues séchées de la précédente saison. Il possède quinze filets, dont quelques-uns de fabrication chinoise, interdits par la loi « parce que les mailles sont trop petites. Mais il faut nous comprendre, si on ne pêche pas, on ne vit pas ». Sur la glace, accroupi, il crie les instructions à ses coéquipier, Kadirbai Ibragiev, un ami d'enfance, et Ertaz Akhkoshkarov, tantôt en russe « Davai ! » (« vas-y »), tantôt en kazakh « Tokhtaïteu ! » (« attends »). Le chameau, accroché au traîneau par les naseaux, regarde, impassible, les hommes s’échiner. Il mâche des branchages ramassés sur la rive ou un poisson volé à son maître....... Texte de Gaël Guichard Merci de contacter le collectif pour avoir le texte complet.

© Gael Guichard