Japon, la route étroite du Nord profond.

Textes : Donatien GARNIER    

De l’océan Pacifique à la mer du Japon, Donatien Garnier, écrivain, Mika Sato, interprète, et Hélène David, photographe, ont sillonné à pied  les routes et les chemins de la campagne japonaise du Tohoku. Un but : retrouver l'esprit de Oku no Hosomichi, "la sente étroite du Nord profond",  texte du grand poète japonais Matsuo Bashô.

EXTRAIT : Le jour décline sur les paysages vallonnés du Tohoku, la province la plus septentrionale de Honshu - l’île maîtresse du Japon- dans laquelle nous nous enfonçons depuis quatre jours. Nous sommes trois. La photographe Hélène David, l’interprète Mika Sato et l’auteur de ces lignes. Toute la journée, nous avons marché entre rizières asséchées pour l’hiver, champs de gentiane et talus empanachés de hauts miscanthes blancs. Mais, alors que le dernier sommet roux et pelé de la montagne environnante bascule dans l’ombre, l’inquiétude nous gagne. Notre objectif, l’un de ces petits hôtels thermaux appelés onsen et disséminés dans la campagne au fil des sources d’eau chaude, est encore loin. Trop avancés pour faire demi tour, nous n’avons d’autre choix que de poursuivre, de nuit, notre progression dans une contrée que nous savons vide d’hommes et peuplée de bêtes sauvages. Des renards, des sangliers et, surtout, des ours.
 
*
Profond
plus profond encore
dans les montagnes bleues
 
Taneda Santôka
 

Les ours ! Hier matin, un paysan nous avait conseillé un long détour pour les éviter. Le chemin nous avait menés sur un plateau bordé de ravins escarpés où soufflait un glacial vent d’automne. Un maigre vieillard était occupé à battre la paille grise d’un champ de riz moissonné quelques semaines plus tôt. Tout à son activité, il ne nous avait pas vu venir et nous avions dû nous approcher de son engin pour qu’il relève la tête. Sans montrer le moindre signe de surprise, il avait alors arrêté le moteur et attendu sans bouger que nous nous adressions à lui.

 

Ägé de 78 ans Suzuki Shoitsu nous apprit que, comme la plupart de ses voisins, il n’était pas originaire de l’endroit. Tous étaient arrivés à la fin de la deuxième guerre mondiale, chassés des villes parfois lointaines où ils avaient grandis par la famine et la destruction des usines. Les terres, qui n’étaient alors que pentes, taillis d’épines et de bambous nains, furent cédées par l’état à très bas prix et une nouvelle vie commença pour ces jeunes gens contraints au retour à la terre.

 

Le froid profitait de notre immobilité pour s’infiltrer sous nos vêtements de randonnée : nous commencions à grelotter. Notre interlocuteur en revanche, quoique très peu couvert, ne paraissait pas souffrir. Tout juste interrompit-il son récit pour allumer une cigarette. Les premières années furent très dures. Il fallut apprendre l’agriculture, économiser de quoi acheter un peu de terre, défricher et araser la montagne. « Au début, je n’arrivais pas à faire pousser de gros légumes, quoi que je fasse mes potirons et mes radis blancs restaient nains. J’ai voulu arrêter plus d’une fois, mais je n’avais nulle part où aller. » Énonça-t-il d’une voix égale. Il semblait que rien ne pourrait le faire sortir de son impassibilité. Pourtant, lorsque je lui demandais combien d’enfants il avait eu, le vieil homme détourna brusquement la tête en tendant quatre doigts au bout de son bras droit : cela n’avait pas du être facile.

 
*
Ce chemin
Seule la pénombre d’Automne
L’emprunte encore
 
Ueno yasushi
 

 Nous sommes brusquement rappelés au temps présent par un craquement de branche. Dans le silence de la forêt où nous avons pénétré, il fait l’effet d’une détonation. Nous nous arrêtons et scrutons l’obscurité du sous-bois. Comme nous ne voyons ni n’entendons rien, nous repartons. Sur nos gardes. Au bout d’un moment, moins pour éloigner les éventuelles bêtes sauvages que pour nous rassurer, nous revenons, en parlant fort, à l’évocation de notre journée d’hier.