Biélorussie. L'après Tchernobyl

Textes : Aude RAUX    

La mort rôde sur la terre biélorusse. Insaisissable et insatiable. Elle court dans les champs en peignant les sillons d’ombre. Ensemence le lait et la viande de son venin mortel. Se faufile dans les entrailles les plus vulnérables. S’empiffrant de vie. Malgré le 26 avril 1986, la grande majorité des habitants de Biélorussie sont restés vivre dans les champs, les forêts et les marais ( lire plus ...)

Reportage. Extrait.

Depuis 13 ans, le village d'Olmany attend son médecin. Il ne viendra peut-être jamais. Après l'explosion d'un des réacteurs de Tchernobyl en Ukraine, la petite commune isolée de Biélorussie, pays frontalier le plus touché par la catastrophe survenue en 1986, aurait dû être évacuée. Mais personne n'est parti. "Le gouvernement nous l'a proposé. On nous a expliqué que les sols étaient contaminés. Mais où aller quand on n'a pas d'argent et qu'on a toujours vécu là ?" s'interroge Nicolaï. Alors ce paysan, comme la majorité des 1300 habitants d'Olmany, continue à manger les champignons qui poussent à profusion dans les forêts de conifères et les marais cernant le village. Pour se protéger contre la toxicité des bolets (omniprésents dans la cuisine biélorusse mais puissants fixateurs de la radioactivité des sols), certains ont recours à des remèdes peu orthodoxes : "un cocktail de vodka et de noisettes pilées, quelques gorgées de teinture d'iode, voire une bonne rasade  de fuel ..." raconte Arthur, médecin à la Croix Rouge biélorusse.
Avec son équipe, composée de sept personnes d'une trentaine d'années (trois médecins, trois assistantes et un chauffeur) Arthur sillonne les routes du sud ouest de la Biélorussie pour aller au devant des populations négligées par un système de soins publics défaillant. C'est en 1992 que la Croix Rouge a mis en place ces laboratoires mobiles, aujourd'hui au nombre de six. Trois couvrent la Biélorussie, deux autres l’Ukraine et un travaille en Russie.
Début septembre, la jeune équipe s'arrête pour deux jours à Olmany. Elle "squatte" la maison construite pour le médecin qui n'a jamais voulu venir s'installer sur ces terres contaminées pour 300 ans ... Les pièces, dans lesquelles flotte une tenace odeur de moisi, sont vides, mis à part des lits d'hopitaux - dons de la Croix Rouge allemande - Il n'y a pas d'eau chaude et l'électricité, détournée, fonctionne par intermittence. Qu'importe. Le soir venu, on sort une bouteille de vodka, quelques bières, et de quoi grignoter. Depuis deux ans qu’ils travaillent ensemble, 24 heures sur 24, trois semaines par mois sans rentrer chez eux, les membres de l’équipe sont habitués à ces conditions de vie difficile.
La maison du "médecin fantôme" est située à cent mètres du dispensaire d'Olmany. C'est dans ce bâtiment hors d'âge que l'équipe installe son matériel pour examiner les patients. Sur la porte d'entrée, une affiche annonce le passage de la Croix rouge. Mais le bouche à oreille reste le meilleur moyen de communication. La plupart des gens arrivent à pied, certains se protégeant de la pluie par une simple bache en plastique. Les autres viennent des hameaux voisins en side-car, en auto-stop, en camion, ou à vélo, bravant les nids de poules boueux qui crèvent l'unique route menant au village. En tout, près de 120 personnes vont défiler pendant ces deux jours. Ils paraissent très âgés mais ont en fait autour de cinquante ans. (Les jeunes, eux, ont déjà passé des analyses l'année dernière). Le visage usé par le travail dans les champs, le sourire édenté par les carences alimentaires, les hommes, casquette vissée sur la tête, et les femmes, avec leur foulard coloré noué autour du cou, attendent patiemment leur tour dans le couloir du dispensaire.
Anna est spécialement venue d'une petite ville, Stolyn, située à 20 kilomètres d'Olmany, pour se faire examiner. Comme les autres, elle décline son identité et fait des analyses d'urine et de sang. Anna est la 9 706 ème patiente du laboratoire mobile depuis le début de l'année. Deuxième étape : l'échographie de la thyroïde. Anna entre dans une autre pièce et retire son foulard. L'un des deux médecins présents lui palpe la gorge puis lui demande de s'allonger sur la banquette. Sans prononcer un mot, Anna s'exécute. L'échographie, elle connaît déjà. Il y a un an, une autre organisation humanitaire, venue du Japon, est passée dans sa ville. Les médecins avaient alors diagnostiqué la présence de kystes. Le nouvel examen est rassurant : il n'y a pas de trace de progression de la maladie. Mais un suivi est nécessaire. Si l'équipe ne revient pas dans la région l'année prochaine, Anna devra se rendre à Minsk, la capitale, à cinq heures de route de chez elle.
Les maladies de la thyroïde sont les seules pour lesquelles les scientifiques s'accordent à établir un lien direct avec Tchernobyl. Au cours de ces deux jours, l'équipe va déceler une trentaine de cas pathologiques : des inflammations, des kystes ou des métastases. Mais le plus alarmant concerne la vague de cancers de la thyroïde qui sévit chez les adolescents (cf encadré). Décelé à temps, ce cancer se guérit dans la très grande majorité des cas. Encore faudrait-il bénéficier d'un système national de soins performant, notamment en terme de dépistage. Ce qui est loin d'être le cas en Biélorussie. L'accident de Tchernobyl puis l'éclatement de l'URSS ont plongé ce pays dans la misère. Au total, près du quart des terres cultivables ont dû être désertées en raison d'un taux de radioactivité trop élevé. Un désastre, quand on sait que plus de 20% de la population active travaille dans l'agriculture. Même si le gouvernement prétend consacrer 8% de son budget aux conséquences de Tchernobyl, les Biélorusses se sentent abandonnés. Ainsi, Anna, pourtant infirmière dans une commune de 25 000 habitants, doit attendre le passage de médecins travaillant dans l'humanitaire pour connaître l'évolution de sa maladie. Mais quand on visite la clinique où elle travaille, on comprend mieux pourquoi. Seul équipement médical moderne : un scanner, offert il y a un an par la Croix Rouge internationale. Il permettrait de réaliser des échographies de la thyroïde, si seulement les médecins de la clinique étaient suffisamment formés pour l'utiliser correctement ... Natacha, une jeune fille de 13 ans, habitant elle aussi Stolyn, a failli faire les frais de cette situation ubuesque. Après un premier examen où les médecins ne relèvent rien de particulier, Natacha passe entre les mains de l'équipe mobile de la Croix Rouge biélorusse qui diagnostique un cancer. Natacha doit être opérée d'urgence. Direction la capitale, dans l'unique établissement de Biélorussie où un spécialiste, le docteur Demidstik, traite tous les cancers de ce type détectés dans le pays. Natacha garde de son passage à Minsk une cicatrice qui lui barre une partie de la gorge, trace de l'ablation de la moitié de sa thyroïde, ainsi qu'un air résigné. Assise sagement sur le lit de la chambre qu'elle partage avec son petit frère, elle raconte son histoire, les yeux baissés, sans une trace de colère dans la voix. "C'est comme ça. C'est dommage, mais c'est comme ça"... Son visage ne trahit sa tristesse que lorsqu'elle évoque son départ pour la Suède. Comme d'autres adolescents de sa ville, Natacha va partir pendant trois semaines à l'étranger dans une famille d'accueil pour respirer un peu d'air pur et manger des aliments sains. En rentrant, son taux de radioactivité aura baissé de 15 % en moyenne. Et même s'il remontera peu de temps après, cette parenthèse, au dire des médecins, aura fait du bien à son organisme. Sauf que Natacha ne veut pas partir. Rien qu'à l'idée de quitter ses parents, son frère et ses amis, ses yeux se remplissent de larmes. 
Marqués pour toujours, comme Natacha, par leur cicatrice et le traitement à base d'hormones qu'ils doivent suivre jusqu'à la fin de leur vie, d'autres jeunes, rencontrés dans un hôpital à Minsk, affichent le même fatalisme : "Qu'est-ce qu'on peut y faire ?"... Seulement, comme Natacha, chacun a une petite histoire qui trahit sa détresse. Ainsi, Marina, une jolie patiente aux yeux bleus, tout juste âgée de 16 ans, s'est fait opérer il y a trois semaines. Sa cicatrice, on ne la verra pas. Elle la cache sous un col roulé. Elle s'est juré qu'elle ne porterait plus jamais de décolleté.