Carnets de l'Amatuli

Textes : Donatien GARNIER    

Les pêcheurs de crabes de la mer de Béring pratiquent une pêche particulièrement dangereuse, soumise, d’une part, à la violence d’un océan mythique et, d’autre part, à une pression économique très forte liée à une gestion du patrimoine maritime exemplaire.


Extrait : "La nuit est opaque. Le ciel et l’océan se confondent dans la même encre, associent leurs forces pour bousculer le petit caseyeur (trente huit mètres de long, à peine huit de large) qui ose les affronter en plein hiver. Illuminés par de puissants projecteurs, la neige et les embruns glacés forment un halo tourbillonnant dans lequel se débattent les silhouettes orange et rouges des marins. Sur le pont, le tumulte des éléments est maintenu à bonne distance : ce qu’on entend c’est le rappeur Eminem, à plein volume.
 
La musique en contremaître
Le même tempo est crachoté par un haut-parleur dans l’ambiance feutrée de la passerelle : la musique vient de l’extérieur par le canal radio qui permet aux matelots et à leur capitaine de communiquer pendant les manœuvres. Bill Widing, 46 ans, chaleureux  patron et propriétaire de l’Amatuli, ne semble pas gêné par l’intrusion sonore : « Je préfère le Rock ou le Blues mais c’est bien pour l’équipage : avec la musique ils travaillent mieux et plus longtemps » dit-il  sans quitter des yeux les cinq gaillards qui s’apprêtent à remonter leur premier casier de la saison.
 
Même si Bill n’en laisse rien paraître, pour lui, le moment est décisif. Après quatre jours de mer, il va enfin savoir si son coup de poker est gagnant ; si les imposantes cages de fer, mouillées la nuit précédente, vont déborder de « Chionoecetes Opilis », précieuses araignées de mer que les pêcheurs appellent « opies » ou « crabes des neiges » et dont le Japonais adorent les pattes. Près de 71 % de la production part ainsi vers l’archipel nippon ce qui contribue à garantir un très bon prix de vente. Pour peu que leur capitaine fasse une bonne campagne, les matelots peuvent espérer toucher autour de 25 000 euros chacun. Un pactole qu’ils ont déjà tous dépensé. En rêve.
 
« Driiing !» Bill vient d’actionner une sonnette au grelot anachronique pour signaler la proximité de deux bouées reliées par un filin : dessous, par 60 mètres de fond, un casier attend d’être remonté. Freddie Mangataï, un puissant Samoan de 29 ans qui est aussi le mécanicien du bord, s’est aussitôt emparé de son grappin, a visé et l’a propulsé de toutes ses forces dans la nuit : quinze mètres plus loin l’un des flotteurs a été crochetée. A grandes brassées, Freddie s’efforce maintenant de le remonter à bord. Indifférent aux paquets de mer qui le détrempent, Tim Mac Williams, un irlando-japonais de 24 ans,  se tient prêt à prendre le relais avec le treuil. Tout va très vite. Les matelots mettent une incroyable énergie  dans chacun de leurs gestes: le marathon débute au sprint. Tiendront-ils la longueur ? Garderont-ils cette folle cadence pendant plusieurs semaines ?
 
L’attitude du joueur
 Bill ne répond plus aux questions. Toute son attention est concentrée sur le piège qui émerge lentement de l’eau bouillonnante. Il rumine son pari, revoit le moment où, atteignant une zone de pêche qu’il connaît par cœur, il a préféré continuer et monter beaucoup plus loin dans le nord, près du soixantième parallèle. Et ce, malgré un problème au départ qui lui a fait perdre douze précieuses heures sur ses 192 concurrents. Sa stratégie ? Profiter du recul des glaces enregistré cette année pour exploiter des fonds marins d’ordinaire inaccessibles aux caseyeurs et supposés grouiller de crabes des neiges. Une option qui a encore aggravé le retard de l’Amatuli.
 
La pêche aux crabes des neiges est pourtant une course contre la montre. Un minuscule quota ( 12 000 tonnes cette année) est en effet attribué à l’ensemble de la flotte sans aucune répartition préalable entre les bateaux. La saison est ouverte le 15 janvier – période à laquelle les opies sont les plus charnus -, et close dès que le quota est réalisé. L’intérêt des équipages est donc de capturer le maximum de crabe en un minimum de temps. Ce qui, pour les marins, signifie clairement travailler non-stop et prendre tous les risques. Pour être récompensé leur engagement doit être total.
 
Engagé, Percy Mangataï, 19 ans, ne l’est pas assez au goût de Freddie, son frère aîné. Une brève injonction en samoan le presse de terminer sa périlleuse manœuvre : passer un gros crochet dans l’armature métallique du grand casier qui se trouve à présent sur le flanc du bateau. Percy ne bronche pas et s’exécute ; accélérant son geste pour que Mike Mayberry, 29 ans et cuisinier du bord, puisse treuiller le piège hors de l’eau. C’est fait ! Pendant un bref instant, le casier de 300 kilos se balance dangereusement, comme s’il cherchait à précipiter Percy dans l’eau sombre et glaciale. Ou à l’écraser sur le pont. D’un bond Turi Mangataï,  qui avec ses 18 ans est le plus jeune des trois frères samoans embarqués sur l’Amatuli, est à ses côtés. Ensemble, les deux hommes parviennent à immobiliser le casier et à le coucher de côté pour le vider de son contenu. Qui est aussitôt répandu sur la table de tri."