Prêtre-Ouvriers

Photographie : Laurent WEYL    

Après trente années de sacerdoce et presque autant passées dans les bâtiments et travaux publics, Bernard Glath reconnaît : "Je suis à l’aise partout. Par contre il reste un décalage : je finis ma carrière comme simple ouvrier, alors que j’ai fait des études jusqu’à 24 ans ; décalage aussi avec la paroisse, car je finis ma carrière dans un poste syndical".

Quand je suis né en 1925, en même temps que la JOC, Jeunesse Ouvrière Catholique, je ne savais pas à quel point j’appartiendrais à ce siècle. Celui où la religion est devenu celle des hommes. Séparation de l’Eglise et de l’Etat. Emergence du communisme, du fascisme, de toutes ces religions de l’homme ; homme orphelin de Dieu. J’étais fasciné déjà par l’idée de Dieu, mais aussi qu’il se soit incarné pour s’adresser à nous. Ma vie d’adulte a commencé pendant la seconde guerre. Dans le maquis d’abord. Les camarades communistes avec qui ont partageait beaucoup d’idéaux, un certain sens de la communauté. L’idée de la France à reconstruire, au-delà de nos propres critères, établir un lien avec le monde ouvrier, tous ces gens qui s’étaient un peu éloignés de nous, prêtres. La France devenait un pays de mission. Un de mes amis, archevêque de Paris, fonde alors la Mission de Paris en 1944. Il y avait là une idée qui faisait le lien entre ma vie personnelle et spirituelle. Une façon de retrouver mon père agriculteur, qui avait les yeux humides, seulement quand il évoquait le travail, sur sa terre, depuis tant d’années. Je pensais souvent à lui, dans ce camp de prisonniers en Allemagne. Là, je partageais ma misère et mes espoirs avec des un groupe où toutes les différences s’annihilaient. Après la guerre, quand j’ai voulu entrer au séminaire je voulais retrouver cette force de survie, d’instinct. Je ne voulais pas partir dans un monde de gens qui parlent, qui discutent, qui ont le pouvoir de la parole, comme un outil de domination, une frontière entre les élites et ceux qu’on ne considérait que comme des petites gens. C’est souvent le cas de nous autres hommes de Dieu. Dieu est le verbe. On est une centaine à s’être engagé dans le sacerdoce des prêtres ouvriers entre la fin de la guerre et 1963. On s’est plongé dans la réalité du monde ouvrier. On a finit par ressentir les mêmes révoltes, le même désir d’être respecté. La seule voie, la force que nous formons tous ensemble, ce sont les syndicats. Ils nous ont ouvert leurs portes. Le seul bien représenté dans le monde ouvrier étant la CGT, c’est avec eux que l’on s’est souvent affilié. Forcément, on a été accusé de collusion. Ça s’est mal passé. On nous a menacé d’éviction, qu’il fallait quitter toute forme de compromission politique. Dans la guerre froide, toute compromission avec le communisme était très mal perçu par la hiérachie ecclésiastique.Je n’ai pas osé lever la main comme les 70 autres. Les insoumis. C’est le nom qu’on leur a donné. Ils ont défié l’autorité papale. Pour défendre leurs convictions personnelles, rester solidaires de leurs collègues de chantier, d’usines. Difficile période. Jean XXIII nous promet alors une réhabilitation proche. Elle doit venir par un Concile. Ce sera l’affaire de son successeur. L’Eglise d’alors était intellectuelle, sociale. Il y avait la volonté de retrouver un contact avec les petits, les salariés, les ouvriers. Il y avait beaucoup de rêves, d’utopie. On rêvait du Royaume de Dieu sur terre. Forcément, on a été un peu déçu. Je ne crois pas avoir converti beaucoup de monde, mais peut-être une sorte de respect est né. En chemin, certains de mes frères sont partis. Ils vivaient en couple. Assez d’hypocrisie. Ils ne voulaient plus vivre cachés. La plupart ont quitté le sacerdoce sans remord, mais je crois pouvoir dire qu’ils gardent tous un souvenir ému de la foi de notre engagement à cette époque. Loin de nos chemins de traverse de l’époque. Aujourd’hui, la fureur de nos positions, nos révoltes, nos engagements, trop complexes à comprendre pour le Vatican, pour nous mêmes aussi, nous ont placé en marge de notre propre Eglise. La politique est tabou au Vatican. Nous sommes au cœur de la vie sociale. D’où la difficulté pour trouver un terrain d’entente. Nous vivons avec des pauvres. Rome vit avec les grands de ce monde. Peut-être représentons nous une brêche, une voie ouverte pour les humbles, les simples, qui trop souvent se sentent bien loin de notre sainte Eglise. A cette idée là, moi et les autres, nous continuerons cette mission de croire que nous avons donné une image de Dieu à ceux qui en étaient privés. Assumer notre témoignage partout. Nous nous devons d’être présent, là, gratuitement. Aujourd'hui, notre ordre se trouve en mission dans les cités dans la vie associative, ancré dans les différentes formes de travail, au cœur même de la vie des hommes. Loin des tumultes du siècle, nous vivons avec nos frères, nos collègues et notre foi. Notre engagement, les évangiles, nous voulons croire que nous en avons écrit une nouvelle page. Texte de Manuel Odinet.